Management

Le « oui » qui ne veut pas dire oui

Un manager annonce une réorganisation de son service. Il explique, il répond à deux ou trois questions, il demande si tout le monde est d’accord. Personne ne s’y oppose. Il sort de la réunion en pensant que cela s’est bien passé.

Trois semaines plus tard, rien n’a changé. Les délais glissent, les anciens réflexes tiennent, et il découvre dans une conversation de couloir qu’une partie de l’équipe considérait la décision comme irréalisable depuis le premier jour.

Il conclut à un manque d’engagement. C’est presque toujours faux.

Personne n’a menti

L’accord de façade n’est pas un mensonge collectif. Dans la plupart des cas, chacun a dit la seule chose disponible au moment où on le lui demandait.

Trois choses rendent le « non » indisponible en réunion. La première est l’ordre de parole : quand le responsable a donné son avis en premier, et surtout quand il l’a défendu, la discussion est close avant d’avoir commencé. Contredire ne consiste plus à discuter une proposition mais à s’opposer à une personne, ce qui n’est pas le même acte et n’a pas le même coût.

La deuxième est la présence des collègues. Une objection formulée en tête-à-tête est une contribution ; la même objection formulée devant douze personnes est une prise de position, qui engage celui qui la porte bien au-delà du sujet.

La troisième est propre à Maurice, et elle est rarement nommée. L’écart hiérarchique se respecte ici, et il se respecte en silence. Un collaborateur qui juge une décision mauvaise considérera souvent que le dire publiquement n’est pas à sa place — non par crainte, mais par une convention de respect qui n’a rien d’irrationnel et que personne ne va abolir par une invitation à parler librement.

À cela s’ajoute, dans beaucoup d’équipes, le fait que la réunion se tient dans une langue où l’on suit sans peine mais où l’on argumente moins volontiers. Le coût de l’objection monte encore.

Le désaccord ne disparaît pas, il se déplace

C’est le point que l’on sous-estime le plus. Un désaccord qui n’a pas pu se dire avant la décision ne s’évapore pas. Il ressort ailleurs, et sous des formes que le manager ne relie pas à la réunion :

  • des délais qui glissent sans explication précise ;
  • la consigne appliquée exactement à la lettre, jamais au-delà ;
  • des questions techniques répétées qui, prises ensemble, disent que le projet n’a pas de sens ;
  • la version informelle qui circule dans les couloirs, et qui est la seule où l’on entende ce que les gens pensent réellement.

C’est aussi ce qui fait échouer les réorganisations.

Chacun de ces signaux coûte du temps. Ensemble, ils coûtent beaucoup plus que les dix minutes qu’aurait pris une vraie discussion.

Six dispositifs qui produisent l’objection

Ce qui fonctionne ne relève pas de l’exhortation. Personne ne parle davantage parce qu’on lui a dit que la parole est libre. Ce qui fonctionne est procédural.

Faire écrire avant de faire parler. Deux minutes, chacun note les deux obstacles qu’il voit. On lit ensuite les notes. L’objection écrite est déjà sortie ; la dire à voix haute est devenu bien moins coûteux.

Différer son propre avis. Le responsable parle en dernier, sans exception. C’est la mesure la moins chère et la plus difficile à tenir.

Changer la question. « Des questions ? » n’obtient jamais d’objection. « Qu’est-ce qui pourrait empêcher ça de marcher ? » en obtient presque toujours, parce qu’elle demande une expertise au lieu d’une opposition.

Attribuer le rôle d’objecteur. Une personne est chargée, pour cette réunion, de chercher ce qui ne tiendra pas. Le rôle étant assigné, la contradiction ne coûte plus rien socialement — elle est ce qu’on lui a demandé de produire.

Commencer par les moins exposés. Interroger d’abord les personnes les moins anciennes ou les moins seniors. Une fois que le responsable de service a parlé, plus personne ne reviendra en arrière.

Vérifier par reformulation. Demander à deux personnes de dire, dans leurs mots, ce qu’elles vont faire et dans quel ordre. C’est le seul test fiable de compréhension, et il fait apparaître les désaccords que « c’est clair » avait recouverts.

Ce qu’il faut accepter en échange

Ces dispositifs fonctionnent, et ils ont un prix : les réunions deviennent moins agréables. On y entend des objections, certaines mal formulées, certaines mal fondées. Il faut les accueillir sans les traiter comme des attaques, y compris celles qui remettent en cause le travail du manager.

Tenir cela suppose un cadre posé en amont, ce que travaille le programme socle sur les outils du manager leader.

C’est la condition réelle de tout l’exercice. Une équipe teste toujours une fois : elle formule une objection sérieuse et observe ce qui arrive à la personne qui l’a portée. Si la réponse est défensive, le dispositif est mort et ne se remettra pas en marche. S’il ne se passe rien de désagréable, le reste suit de lui-même.

Questions fréquentes

Comment distinguer un vrai accord d'un accord de façade ?

Par la précision de ce qui suit. Un accord réel produit spontanément des questions d'application : qui fait quoi, à partir de quand, avec quels moyens, ce qui s'arrête en échange. Un accord de façade produit un silence satisfait ou des questions de forme. Si personne ne demande ce qu'il faut arrêter de faire pour dégager le temps nécessaire, personne n'a l'intention de commencer.

N'est-ce pas simplement un manque de courage de la part de l'équipe ?

Le lire ainsi est confortable et conduit à ne rien changer. Contredire son supérieur devant ses collègues a un coût réel, qui n'est pas le même pour tous : il est plus élevé pour la personne dont le contrat est précaire, pour celle qui vient d'arriver, et pour celle qui s'exprimerait dans une langue où elle est moins à l'aise. Un dispositif qui demande du courage individuel sélectionne les avis des plus assurés, pas les meilleurs.

Faut-il forcer les gens à parler en réunion ?

Non, et le tour de table obligatoire produit surtout des contributions polies. Ce qui fonctionne est de déplacer le moment : faire écrire deux minutes avant toute discussion, puis lire ou faire lire les contributions. L'objection formulée par écrit est déjà sortie ; la dire à voix haute devient beaucoup moins coûteux.

Combien de temps cela prend-il en plus ?

Cinq à dix minutes par décision importante, à comparer aux semaines perdues quand la décision ne s'applique pas. La plupart des managers qui installent ce dispositif constatent d'ailleurs que leurs réunions raccourcissent, parce qu'une objection traitée sur le moment évite trois échanges de courriels ensuite.

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